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Chapitre 2 : introspection des motivations (buts et valeurs initiales)

En 2001, je rentrais dans la couveuse d'activité Etymôn dont le rôle est d'accompagner des créateurs d'entreprise dans leurs démarches. C'est ainsi que je créais en juin 2002 l'association Cyclocity Transport dont l'objectif était d'encourager l'utilisation du tricycle dans le domaine du transport de personnes et de marchandises en tant qu'alternative aux véhicules polluants.

A partir d'un travail d'écriture, que nous appellerons récit, sur les motivations initiales du développement du projet, j'opère une analyse introspective. Les outils théoriques et conceptuels présentés dans la première partie éclaireront le récit au travers de commentaires et de réflexions diverses. Le récit apparaîtra par morceaux choisis (en italique) pour leur pertinence thématique : activité physique ; s'ouvrir aux autres ; le travail. Ces champs lexicaux ont émergés de la relecture du récit et n'y sont pas préalables. Il est à souligné que le style d'écriture du récit ne porte pas en lui l'intention de séduire le lecteur. C'est un monologue en quelque sorte qui n'a pas vocation à être publié : c'est un terreau dont j'essaie de faire émerger l'humus. L'étude des motivations initiales comporte celle des buts initiaux et des valeurs qui m'ont animées à la création du service.

"L'idée de créer un service de livraison à vélo ne m'est pas venu spontanément. Elle est le fruit d'une crise existentielle qui m'a amené à me re-poser des questions sur les finalités de l'existence et particulièrement sur la notion de travail dans la mesure où le travail constitue la ressource principale dans notre société à la survie matérielle. Le paradigme initial était : je vis pour être heureux. Le travail prenant une part essentielle dans la vie, quelles étaient les modalités permettant d'atteindre le bonheur ou l'épanouissement au travail ? je prie une feuille blanche et un stylo afin de répertorier ce que j'aimais et ce que je n'aimais pas, ce que je voulais et ce que je ne voulais pas. Bien entendu, sans le savoir, je parlais des valeurs auxquelles j'adhérais."

1. Activité physique

"J'aimais le sport. J'en avais toujours pratiqué : foot, basket, boxe française, aïkido, footing, entretien personnel. je considérais que notre société était une société assise et assistée qui nous faisait de moins en moins faire des efforts physiques. on reconnaît aujourd'hui que la nouvelle génération des adolescents souffrent d'un manque d'activité physique. Reliez cela à la "mal bouffe" et vous avez un cocktail explosif d'obésité chez les jeunes. Le mal de dos est également un symptôme, une maladie de société, lié à la sur-utilisation et mauvaise utilisation de la posture assise. Mes cinq années d'études après le bac m'avaient donné envie de faire plus d'exercices physiques pour mon bien -être. D'autant plus que la maîtrise et le DEA m'avaient contraint à délaisser un peu le sport. Je ressentais le besoin d'une expression corporelle. Je pensais trop avec la tête et n'agissais pas assez avec le corps. Après le DEA d'Anthropologie médicale (option "bio-culturelle"), j'avais été manutentionnaire en intérimaire. Je travaillais souvent de nuit à plusieurs kilomètres de chez moi. je m'y rendais à vélo avec plaisir. Le travail consistait à remonter des caddies dans un immense entrepôt de stockage de marchandises. Le travail était abêtissant : je me retrouvais seul dans une espèce de cimetière de caddies démantelés à qui je devais redonner vie. Si je vivais bien ce travail, c'était essentiellement parce que je le prenais comme un dépaysement, et comme l'occasion d'une activité physique saine pour la santé. Et comme je suis plutôt solitaire, cela m'allait pas mal. Mais un jour, un de mes supérieurs, comme on dit, fût très impoli à mon égard. Alors que j'avais terminé ma journée et m'étais préparé à partir, il me demanda de balayer tout le hangar, immense. Demande sèche et déplacée. Face à mon refus argumenté il se moqua de moi devant ses collègues : "faut que tu ailles chercher tes mioches à l'école etc." N'ayant pas ma langue dans la poche je lui envoyais quelques noms d'oiseaux lui signifiant que j'en avais rien à cirer de ce boulot et que je ne reviendrai pas. Devant mon agressivité, il me menaça de me virer. Pas besoin je démissionne. J'eus à cette occasion un aperçu de ce que pouvait être les relations hiérarchiques dans le monde du travail et ses excès. Celui là n'avait qu'un petit pouvoir mais comme beaucoup, le pouvoir fait gonfler les chevilles et rend tyrannique. Malheureusement il état tomber sur une personne qui, pour des raisons familiales, ne supportais pas ce genre de paternalisme autoritaire. Mon "job" suivant consistait à être animateur en soutien scolaire dans un quartier dit "défavorisé". Ce poste m'intéressait pour deux raisons essentielles en dehors de l'aspect pécuniaire ; son utilité sociale ; il répondait à mon besoin de rencontrer les autres. Ces motivations seront également à l'origine du choix que je ferai plus tard de créer Cyclocity Transport.

2. L'utilité sociale

"je voulais me sentir utile à la société, particulièrement en participant à mon humble niveau, à la lutte contre la pollution ou plus généralement à l'amélioration des conditions de vie. j'avais en effet une forte sensibilité écologique. Petit, j'étais en admiration devant les coups de force de Greenpeace pour sauver les baleines. Au début du mouvement hip hop en France, mon ami et "frère" Axiom, m'emporta avec lui dans la création d'un groupe de rap à Lille Sud (ARM puis Rebel intellect devenu Mental Kombat puis Axiom en solo). J'étais reconnu pour mon écriture et l'on se situait à l'époque dans le rap dit conscient avec comme figure de prou ASSASSIN, qui malheureusement est tombé dans la théorie de la conspiration des illuminatis. Dans mes textes je parlais beaucoup de l'écologie. J'étais plutôt discret et sur scène, lorsque j'y étais : c'était essentiellement en support de voix, si bien qu'on me surnommait parfois "l'homme de l'ombre". Je ne m'habillais pas particulièrement suivant les stéréotypes du rappeur. je sais que nombreux ont été ceux qui se demandaient ce que je foutais là. C'est la question que je me pose tout les jours. Là où je suis est ma place. Ma place n'est pas celle que vous souhaitez qu'elle soit : une place attendue. Mon nom de scène m'a été donné : Lokidor. Il a en effet tout son sens me concernant : calme, discret, mais potentiellement explosif. J'avais pris conscience au lycée de notre responsabilité environnementale : "avant la terre faisait tourner l'homme ; aujourd'hui c'est l'homme qui fait tourner la terre;" avait failli être le slogan d'un journal écologiste que j'avais voulu créer au lycée Van Der Meersh à Roubaix.

Le caractère militant de mon engagement dans le projet n'excluait pas son intégration dans le tissu économique local. Même en étant très critique quant aux fondements et à la rationalité du système économique capitaliste, auxquels j'attribuais la principale responsabilité quant aux dégâts écologiques, mon objectif était également de créer mon propre emploi. Je ne pouvais en effet m'extraire de la nécessité imposée de "gagner sa vie". Rapidement je réalisais que l'intégration économique apporterait de la crédibilité à la dimension écologique. En soi, devoir impérativement faire en sorte qu'un projet soit rentable pour qu'il paraisse sérieux, crédible, voire nécessaire et utile, témoigne de la suprématie de la logique économique et de l'existence d'un cadre restrictif de la pensée et de l'action. Autrement dit , la démonstration de l'efficacité économique du projet devait convaincre les plus sceptiques à l'intérêt d'une conversion écologique de l'économie. Ce faisant, la structure associative et l'activité économique pouvaient cohabiter légalement, laissant la porte ouverte à des soutiens financiers, au bénévolat et au militantisme. De plus il était plus sécurisant pour la pérennité du service de ne pas trop dépendre des financements publics potentiels : une image d'incompatibilité avec un sérieux économique. Devant le succès du projet; cinq ans après sa mise en chantier, l'association céda la place à une SARL. En effet, de gros clients tels que DHL, Fedex et La Poste faisaient appel à nos services et l'on pensait que le statut associatif ne leur conviendrait pas ... Pourtant dans la pratique cela ne changeait rien. Mais on donne aux apparences souvent beaucoup trop de crédit.

Aujourd'hui (2010) avec la crise financière, c'est toute l'économie qu tend vers la conversion écologique. Au moment où je recopie cette étude de 2010, je suis certain que ce mouvement n'a été qu'à peine amorcé et est en grande partie déjà abandonné. Il sert surtout de green washing économique et politique. Concrètement, nous fonçons droit dans le mur. La crise a servi de prétexte à la mise dans le fossé de ce qui était déjà sur le bord de la route : l'écologie. CE phénomène tend à donner raison à André Gorz, selon lequel il serait illusoire de croire et paradoxal d'espérer que la conversion écologique de l'économie puisse compenser la décroissance de l'économie. Or, comme la finalité du système économique est la croissance infinie... André Gorz dit que "(...) pour de nombreuses entreprises, la conversion écologique peut être un moteur de croissance pendant la période de transition, mais tel ne peut être le but à long terme du point de vue macro-économique" (Note N°1 : p. 93) Les finalités et les rationalités écologiques et économiques actuelles ne sont pas les mêmes et ne peuvent cohabiter à long terme. Dans tous les cas, si André Gorz avait raison alors Cyclotransport serait condamné à disparaître, à moins que je trahisse la cohérence du projet initial et que je piétine les valeurs qui sont les miennes. Nous reviendrons sur ce point lorsque dans un article prochain je rendrai compte de la situation actuelle (2014). Nous approfondirons dans la partie consacrée au travail ces notions de rationalité écologiques et économiques.

3. S'ouvrir aux autres

"je ne peux pas dire que j'aimais toujours les rencontres mais je voulais m'ouvrir toujours plus aux autres parce que je ressentais que c'était ma thérapie. Ce mouvement d'ouverture fût contraint par l'instinct de survie que le bégaiement avait déclenché chez moi. C'était un mouvement qui s'opposait à l'isolement dans lequel l'expérience du bégaiement m'avait plongé. Rencontrer du monde au travers du travail, avoir des contacts sociaux, quitte à être bègue, je serai "bègue éloquent" (expression d'un chanteur de rap nommé Fab). Je voulais ressentir la pluie, le soleil, le vent, les éléments naturels : être à l'extérieur physiquement participait du même mouvement que celui de sortir de soi même vers les autres. En travaillant à l'extérieur je recherchais également le mouvement, une forme de poésie de la vie."

Bibliographie

Note N°1 : "La crise de l'idée de travail et la gauche post-industrielle" in André Gorz, Capitalisme, socialisme, écologie, Editions Galillée, 1991

Photo de Céline Delestré (http://celinedelestre.com)

Photo de Céline Delestré (http://celinedelestre.com)

Tag(s) : #Introspection, #cyclotransport

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